CHAPITRE PREMIER

Les éventails vernis d’écarlate cliquetaient dans le vent pris de folie. Sur les rives de la baie les tigerouges se courbaient en arc, comme s’ils prenaient pour cible le vaisseau qui gravissait péniblement un ciel de lait caillé, poussant au sommet d’une colonne de feu dont le pied de fumée s’estompait déjà.

« — Voilà de quoi sont faits les piliers de leurs temples, répétait à l’envi Assoudim. Ils sont faits de fumée. Ce vaisseau retombera, celui-là sera pour nous, pêcheurs de fer. »

Pourtant il continuait à s’élever. Machinalement, Lorin rajusta sa tunique de lierre de mer tressé, drapée autour de hanches maigres, aux muscles longs. Chaque enfant devait se la fabriquer lui-même, sinon il restait nu. Debout entre les arbres à deux cents pas du rivage, Lorin avait l’illusion de dominer le bord du monde, là où la terre finissait et où commençait la grande mer du Levant qui n’avait pas de fin. La chaude haleine du vent venait écheveler la couronne d’arbres surmontant l’estuaire. Elle asséchait la peau mais chassait les miasmes des canaux circonscrivant le bas-marécage. On disait que Felyos, le Serpent cosmique, avait mordu la terre à cet endroit avant de mourir, et qu’il en était résulté la baie.

L’air vibrait sur une note grave. Lorin essayait de distinguer les détails de la silhouette pataude du vaisseau, qui ne cessait de rapetisser. Dans quelques secondes, ses yeux ne la verraient plus.

Cependant, une noire excitation l’habitait. Ainsi que les oracles l’avaient prédit, le tanker exploserait et ses fragments s’abîmeraient dans la mer.

Les autres membres de la tribu ne s’étaient pas donné la peine d’assister au lancement. Ils attendaient sur le radeau de récupération, en contrebas, que le destin fasse son office. Seul Diourk observait à ses côtés, accoudé à la natte de rameaux servant de tronc au tigerouge. Il était discret, mais Lorin n’avait jamais apprécié la proximité de son frère cadet.

Fermant l’œil droit, Lorin plaça l’auriculaire devant le gauche, à une main de distance, dans l’alignement de la colonne de flammes s’échappant de la queue de l’appareil. De la sorte, il pouvait en discerner les contours sans être aveuglé.

C’était un véritable monstre ; la coque brunâtre s’alourdissait de blindages feuilletés à la manière d’un artichaut. La forme des tankers ne variait pas beaucoup, mais celui-ci paraissait plus délabré que les autres.

— Vrai, Assoudim n’a guère eu de mérite à rêver l’explosion. Ce transport aurait dû tomber en morceaux sur son aire, bien avant de décoller.

— Gare au blasphème, l’avertit Diourk. Tu sais ce qu’il en coûte.

Lorin ravala son irritation. À treize ans, son frère avait la langue bien pendue. Il ne manquait jamais de répéter à Assoudim telle ou telle parole non conforme au dogme, prononcée par un des membres de la communauté. Sans savoir pourquoi, Lorin trouvait son comportement déplaisant. Plus d’une fois, le Rêveur dont la peau est le temps qui passe lui avait affirmé :

« — Tu seras le gardien des traditions. »

Diourk prenait cette prédiction très au sérieux. Il arrivait à Lorin de songer que, quoiqu’il eût deux ans de moins que lui, Diourk avait un esprit plus vieux et plus sage.

— N’oublie pas que mon visage porte le labyrinthe, répondit-il enfin. Et que je suis autant…

Il fut interrompu par une clarté inhabituelle, bien au-dessus de l’horizon. Diourk leva les yeux et un sourire éclaira sa face mince.

— Aujourd’hui ne sera pas un petit-jour. Vois comme les rêves d’Assoudim se réalisent.

— En as-tu douté un seul instant ? railla Lorin.

La détonation leur parvint comme il achevait sa phrase. Lorin la perçut par chacune de ses oreilles séparément. Les restes de l’explosion formaient une tache nuageuse suspendue dans le ciel rose que baignaient les deux soleils, Fraad et Lossheb. Deux tentacules enflèrent, avant de s’effilocher.

— Il est temps de regagner le radeau, claironna le plus jeune. Un grand-jour, la pêche risque d’être fructueuse.

Lorin grimaça d’un air morose mais ne fit aucun commentaire. La brise soufflait vers le large, et l’explosion avait eu lieu haut dans le ciel. Les débris étaient en train de retomber au loin, sur une ample surface. Ils auraient de la chance s’ils trouvaient quelque chose avant la fin de l’après-midi. Et sans doute devraient-ils plonger de nuit, à la lueur des torches, dans les eaux les plus profondes.

La grande tache pâlissait, se déformant, progressivement dissoute par les vents d’altitude. Les deux tentacules de fumée s’étaient détachés pour dériver vers la mer. Par bonheur, les vaisseaux chargés de minerais étaient inhabités. Mais ce détail n’avait pas d’importance.

Diourk avait dévalé le promontoire et trottait vers le radeau. Lorin tourna son regard de l’autre côté de la baie, vers les docks de Port-Vangk qui s’alignaient autour du terminus ferroviaire, à un mille. À la périphérie, des hangars de tôle rouillaient, abandonnés. La brise portait le grésillement aigu de haut-parleurs, irritant comme le bourdonnement d’un moustique sur le point de piquer. Des silhouettes minuscules couraient en tous sens, fourmilière dérangée dans ses activités quotidiennes.

Souvent son frère lui demandait, le soupçon au coin des lèvres, pourquoi il se rendait si fréquemment sur la butte. N’y avait-il pas vice ? À son insu, Lorin se sentait coupable, bien qu’il n’eût plus de pensées mauvaises.

« Je n’ai pas le droit d’être faible », se répétait-il tous les soirs, avant que les rêves ne s’emparent de lui.

Il serait bientôt midi. Fraad-la-jaune croisait Lossheb dans sa ronde perpétuelle autour du grand dieu rouge. Leurs lumières enlacées donnaient à l’herbe mauve des reflets pourpres et violets. Lorin se secoua et courut après Diourk, sautant par-dessus un massif de fleurs de quartz noir. Son pied frôla une plante siliceuse, qui émit un son cristallin à son contact. Dans le dos du garçon, d’autres lui répondirent, précédant le bruit caractéristique d’éclatement.

De temps en temps, des Vangkanas, des hommes du cosmodrome, venaient et essayaient de cueillir quelques-unes de ces plantes, à l’aide d’instruments sophistiqués, ressemblant à des pinces gantées de mousse très épaisse. Des mallettes, également garnies de mousse à l’intérieur, béaient, prêtes à recevoir le minéral vivant. Qui se brisait toujours. D’autres hommes – ou d’autres femmes – prenaient la relève. Certains s’enhardissaient jusqu’à demander à des pêcheurs de fer (ou à des clans adverses : Bourbeux, tailleurs de sel…) s’ils connaissaient un moyen de les conserver sans les briser. Ils étaient prêts à les payer une fortune. Jamais ils ne se décourageaient, malgré leurs échecs successifs et les inébranlables refus qu’ils essuyaient auprès des tribus abordées. Cette opiniâtreté restait un mystère pour Lorin, mais, paradoxalement, il en éprouvait une sorte d’admiration.

Il partit en longues foulées sur les traces du gamin. Le radeau mouillait entre deux felouques dont les filets de pêche pendaient comme des voiles à leurs mâts. La pente était avec lui. Il fut contraint de sauter de nouveaux massifs siliceux, qui avaient poussé pendant qu’il se trouvait sur son observatoire. Mais il ne lui fallut que quelques minutes pour rejoindre la berge balayée par une brise fraîche venue du large.

Personne ne fit attention à lui. La préparation monopolisait les mains et les esprits de chacun. Sur les plages de gravier du golfe, à l’ombre fatiguée de tigerouges, deux barges adverses s’affrétaient. Ceux du clan d’Éodim n’étaient même pas encore arrivés.

Durant plusieurs jours, les plongeurs allaient se succéder pour tâcher de récupérer le plus de débris possible, afin de les revendre plus tard à ceux de Port-Vangk. D’après ce que pouvait observer Lorin, leur radeau était en position pour faire une belle récolte.

Assoudim l’aveugle avait vu juste, une fois de plus. Il était sans nul doute le meilleur Rêveur du golfe, parmi les sept tribus qui s’en partageaient les fruits. Tous les membres pouvaient en être fiers. Il rendait la justice et promulguait les lois élaborées par les anciens du village. Lorsqu’il était devenu Rêveur, il s’était crevé les yeux pour partager le sort des plongeurs au regard et au bandeau rouge usés par le sel, lui qui n’avait jamais plongé qu’en rêve. Des pelotes de cuir bouilli nichaient dans ses orbites.

Les règles étaient simples, le calendrier des devoirs de la vie déterminé. Ne pas tuer intentionnellement, même une personne d’une autre tribu ; croire en Felyos, créateur de Felya, de la nature et des êtres humains ; se conformer aux rites de subsistance ; éviter d’avoir des rapports avec des hommes ou plus de deux épouses ; ne pas faire attention aux conversations des femmes ; ne pas créer ou utiliser d’objet ou de science nuisant au salut de l’Homme, comme les Vangkanas le faisaient.

De zéro à sept ans, les enfants n’avaient aucune charge. De sept à quatorze hivers, les vieux leur apprenaient le dogme et les usages de subsistance. Au terme de cette période, on leur donnait leur place hiérarchique et leur fonction dans le clan, ou on leur permettait de rester enfants pour une durée supplémentaire de sept ans. Dans le cas contraire, ils devaient se marier. À vingt-et-un ans, ils arboraient leur tatouage d’adulte, au visage, au bras ou sur la poitrine. Pendant encore trois fois sept ans, ils exerçaient leur art pour le bien de la communauté. Puis ils acquéraient le statut de vieillard. Incombait à ceux qui voyaient encore de former les enfants, jusqu’à leur mort.

Lorin avait reçu son tatouage un an plus tôt. Cela avait été une grande faveur, car un seul avait le droit de porter le labyrinthe magique sur son visage. Souvent, Lorin s’était demandé pour quelle raison lui avait échu un tel honneur, lui qui ne s’était distingué en rien. Un jour, n’osant formuler sa question à Assoudim, il avait demandé son avis à Diourk. Celui-ci avait eu un sourire narquois :

« — Il est vrai que le privilège aurait dû revenir à un autre. Tu ne t’es même jamais aperçu que tes lubies pourraient un jour nous porter préjudice. La science c’est le mal. Si j’étais Assoudim, je t’aurais interdit de flâner si près du cosmodrome et des Vangkanas qui y habitent, et je t’aurais infligé en plus une punition sévère. Je ne doute pas de ton honnêteté, mais c’est comme si tu restais au chevet d’un mourant de la peste des marais. Au lieu de ça, Assoudim t’a fait l’honneur de graver le labyrinthe sur ton visage. Te voilà maintenant investi d’une charge, toi qui aurais pu te perdre sans le vouloir. Quel cadeau mieux employé ? »

Lorin l’avait enjoint d’expliquer le sens de ses paroles, mais l’autre s’était contenté d’un rire aigre. Peut-être aurait-il voulu arborer lui-même le labyrinthe ? Fréquemment, cette pensée dérangeait Lorin. Certes, il ne méritait pas son tatouage d’adulte. À son corps défendant, il en retirait un certain prestige, mais aussi une paix relative.

Cette paix ne durerait plus longtemps. Il y avait un an qu’il retardait l’échéance du mariage, malgré son désir grandissant de fréquenter les filles du clan.

Toutefois, il n’en aimait aucune. Les filles étaient bizarres. Non pas mystérieuses, mais bizarres, ça oui. Et son existence actuelle, à mi-chemin des enfants et des adultes, lui convenait. D’autre part, il avait remarqué qu’aucune fille n’avait l’air de s’intéresser à lui. Peut-être n’était-il pas beau, ou bien il les intimidait.

« — Qui te parle d’aimer ? lui avait confié Assoudim qui l’avait mandé pour l’interroger à ce sujet. Bien que tu sois peu vigoureux, tu ne souffres pas de tare grossière et ta semence doit être pure. Par conséquent, ton devoir est de donner des enfants à la tribu. Ne cherche pas à comprendre le mécanisme des choses. Fais-toi bête, et marie-toi. »

Lorin avait hoché la tête de mauvaise grâce, mais jusqu’ici, il n’avait pu se résoudre à prendre femme. Un jour ou l’autre, il serait mis en demeure de le faire, et il lui serait impossible de reculer.

Il entra jusqu’aux genoux dans l’eau trouble de la baie, afin de se joindre aux efforts des hommes qui tractaient l’immense plate-forme vers le large. Qu’est-ce qui le poussait à remettre sa décision au lendemain ? se demanda-t-il en prenant place entre deux adultes qui, de l’eau jusqu’à la taille, tenaient une épaisse corde de lianes dégrossies. Se mit à haler au rythme des « Oh hisse ! », laminant de fragiles coquillages en forme de lécythes.

Il n’avait pas de réponse à sa question. Diourk avait peut-être raison à son égard : il avait mauvais esprit, et il n’y avait rien à faire pour le changer. Il fallait s’en accommoder, en tâchant d’éviter que ce mauvais esprit aille à l’encontre des intérêts du clan.

— Il ne racle plus le fond ! annonça Oudad, un homme portant le bandeau rouge des plongeurs, après avoir émergé près de Lorin. À bord, à bord !

La proclamation résonna par de multiples bouches, et bientôt, tout le village embarqua, grimpant sur les flotteurs.

Le radeau comportait deux niveaux dépourvus de rambarde. Il était constitué des troncs de dourlo, durcis pendant une année dans une source crayeuse, reliés entre eux par des lianes et quelques chevilles de fer. Les dourlos s’apparentaient à de grands cèdres lisses. Les flotteurs en forme de tonneaux étaient disposés de manière volontairement hétéroclite, afin de compenser les énormes surcharges de poids, lorsqu’on tirait un débris des fonds. Quatre nacelles carrées, à chaque coin, se balançaient à hauteur du deuxième niveau. Pour des raisons qui leur échappaient (et que Lorin n’avait jamais cherché à approfondir, la curiosité à leur égard étant tenue suspecte), plus les débris étaient gros, plus les Vangkanas payaient cher. Un radeau pouvait sortir un morceau haut comme une hutte, et pesant cent hommes d’un seul tenant.

Lorin monta avec les autres sur les planches arrimées entre elles. Il s’agrippa à un des étais verticaux, légèrement glissants, soutenant le second niveau. Les cordages exhalaient de capiteux parfums d’algues-à-tourtes. La vastitude du radeau, soixante pas de long sur quarante-cinq de large, faisait oublier qu’on se trouvait sur l’élément liquide.

Les femmes, vieilles et adolescentes, se rassemblèrent à l’étage supérieur, tandis que plongeurs et plongeuses s’enduisaient de suif d’élardier, puisé dans des jarres de silice que les Vangkanas achetaient à l’occasion. Un bandeau rouge, leur signe distinctif, ceignait les tempes des hommes, la cheville des femmes.

Les commentaires allaient bon train.

— Ce vaisseau, on aura de la chance si on récupère le quart du quart de son chargement.

— Ils se dégradent de plus en plus. Quand j’avais vingt hivers, à peine un envoi sur dix nous revenait. Mais les lancements étaient quatre ou cinq fois plus nombreux…

La même peur, toujours. Celle de voir les départs tarir. Lorin avait grandi au milieu de cette sourde appréhension. Sans que personne ne l’ait jamais formulé, le clan dépendait du cosmodrome. Les Vangkanas extrayaient du minerai sur la côte et dans les Terres Profondes. Après l’avoir raffiné, ils l’envoyaient très haut dans l’espace, là où l’air devient éther, à d’autres Vangkanas qui vivaient très loin de ce monde. Si les lancements étaient suspendus, et que les Vangkanas repartent dans leurs machines volantes vers cette mystérieuse Porte de Vangk dont les hommes du cosmodrome émaillaient leurs discours, ils se retrouveraient seuls. Qu’adviendrait-il ensuite ?

Les veillées restaient muettes sur le sujet. Nul ne semblait vouloir y penser, et l’air ne résonnait que de rires et de chants.

Dans un coin, les enfants s’activaient autour des tas de cordes enroulées en spirales superposées formant des pyramides coniques. Ils les saupoudraient de cendre fine, passée au tamis de fer-blanc. Le long du radeau, les hommes les plus robustes s’arc-boutaient sur des perches de dourlo. Lorin n’en faisait pas partie, pas plus qu’il ne portait de bandeau rouge. Le jour où il avait essayé, voici un an, sa perche était restée plantée dans la vase du fond, provoquant les hurlements de rire des jeunes filles, au-dessus de lui. Cette gouaillerie l’avait davantage mortifié que la réprimande.

Il se contenta d’aider les jeunes à installer les filins préparés sur leurs dévidoirs, de vulgaires poutres creuses à l’intérieur desquelles était passée une natte de tigerouge fixée aux deux extrémités, pouvant tourner autour de cet axe. Le système n’était pas pratique et avait déjà causé de nombreux accidents graves, dus à la rupture des troncs creux. Certains avaient essayé de changer cette méthode, mais aucun Conseil ne l’avait permis jusqu’à présent. Pas plus que les filets à mailles d’acier qu’utilisaient des clans peu scrupuleux.

On rentra les perches, et les rames furent encardées. Les veilleurs, à l’avant, guidaient le radeau dans la direction approximative du lieu de chute le plus important. Le succès de la récolte dépendait de la qualité de leur vue et de leur habileté, car tout recours aux instruments leur était interdit.

Un jour, il y avait très longtemps, une femme avait surpris un veilleur qui utilisait, camouflé dans sa manche, un godet gradué dans lequel flottait un bouchon percé d’une aiguille de fer. L’objet permettait, avait-il prétendu au Conseil, de garder le cap. N’éprouvant aucun remords pour son acte, mais plutôt de la fierté, il avait été condamné au bannissement. Peu après, son corps avait été retrouvé dans la baie, échoué sur le rivage. Peut-être avait-il été tué par des tailleurs de sel, ou bien, plus probable, avait-il décidé de mettre fin à ses jours. Nul n’avait pris la peine de vérifier. Lorin comprenait ce geste. L’idée d’être séparé de la tribu était intolérable. En dehors d’un clan, on n’était plus personne. Moins qu’un animal, guère plus qu’un fantôme errant. Un tailleur de sel était plus humain qu’un pêcheur banni.

À l’arrière, des gamins d’une dizaine d’années avaient la mission d’observer les radeaux adverses sur les berges. Aucun d’eux n’avait pris le large, ou ne semblait sur le point de le faire. Leurs pêcheurs s’agitaient en vain, entassant à la hâte des lieues de câbles enduits de gomme de lentisque. Mais trop tard. Un sourire éclaira le visage de Lorin, déformant sans qu’il s’en doute les lignes serpentines du labyrinthe tatoué. Leurs Rêveurs n’avaient pas été inspirés, cette fois-ci.

Il tourna la tête vers le large, qui rabattait une douceâtre odeur de saumure, un peu grisante. Les pores de sa peau se laissaient imprégner de cette odeur, qui changeait des habituels relents du marécage. Son corps se préparait à l’effort à venir.

Ils approchaient du milieu du golfe. Les éclats de voix des veilleurs de proue parvenaient jusqu’à Lorin. Les plongeurs faisaient des mouvements pour s’échauffer en cadence, tandis que d’autres allaient, par groupes de trois, se percher sur les nacelles suspendues, déjà chargées de câbles, en équilibre au bout de leurs gros palans de bois. Au sortir du printemps ils étaient encore maigres ; ils auraient tout l’été pour grossir et affronter l’hiver. Le Rêveur dont la peau est le temps qui passe, posté sur la nacelle la plus haute, avait dénudé son torse gras ; Lorin pouvait voir les lignes et les points constituant le Dessin.

Chaque soir, avant d’ouvrir ses yeux intérieurs aux rêves, Assoudim imprimait une ligne de son tatouage à l’aide du venin coloré de fel. Une courbe, un trait ou un simple point selon l’importance du jour. Au dénouement de sa vie, le tatouage serait achevé et complet. Car tel était le prix des rêves, qu’au Rêveur de tracer son propre tatouage sans le terminer jamais. C’est pourquoi les Rêveurs, non considérés comme des adultes à part entière, ne se mariaient que rarement.

— Là, déclara un veilleur, accroupi à la proue. À gauche du bouillonnement, dix brasses !

Les têtes se tendirent dans un même ensemble, mais on ne voyait rien sous le tapis uniforme des vagues. L’océan s’était refermé sur l’épave.

De grandes cavités rectangulaires perçaient le plancher ; de nombreuses portions pouvaient s’escamoter, afin de laisser passer les câbles de halage.

Libérant la tension accumulée, Lorin se mit à la tâche, aidant à porter des pyramides de cordes, à vérifier les nœuds qui retenaient les nacelles où attendaient, le nez au ras de l’eau comme pour humer les débris ensevelis sous les tonnes liquides, les groupes de traction. Les rameurs contournèrent la zone de bouillonnement. Les gaz dégagés par les cheminées-sources étaient peu toxiques, mais l’ébullition de la mer avait la faculté d’amoindrir la portance des radeaux. À l’époque du père d’Assoudim, un radeau imprudent s’était englouti en une seconde, comme si l’eau n’avait plus la force de le soutenir, noyant toute une tribu.

— Stoppez !

Les rames se levèrent à l’unisson, avant d’être plaquées contre les plats-bords dans un fracas d’applaudissements. Tout à coup, les conversations tarirent. On n’entendait plus qu’un grondement de bulles, non loin de là.

Souffle cadencé des plongeurs, inspiration, plongeon. Le radeau tangua, délesté du poids d’une vingtaine d’hommes et de femmes. La main de Lorin se crispa autour d’un étai gluant. Malgré la calcification qui avait pour but d’empêcher l’embarcation de pourrir, l’eau de mer changeait inexorablement le bois en éponge nauséabonde.

Un jour prochain, le radeau commencerait à sentir le poisson crevé, il faudrait se résoudre à en construire un nouveau. Car – pas plus qu’un cadavre ne peut revenir à la vie – il serait trop tard pour soigner le bois corrompu. Dans d’autres clans, on le poissait d’un badigeon de goudron, de laine et de poils de porçon, afin de retarder l’action néfaste de l’eau de mer. Le Conseil avait proscrit cette pratique : la nature seule devait décider de la longévité de l’embarcation.

Quelques secondes s’étaient écoulées. Un plongeur tatoué de fraîche date creva la surface près d’une nacelle, pour replonger aussitôt, accompagné d’une spiralante escouade d’annélides aux reflets turquoise.

Les veilleurs, surtout, attendaient le verdict. Le coin serait-il bon ? Chacun retenait son souffle… Les premiers éclaireurs émergèrent. Rapport : trois ossements majeurs de carlingue, une douzaine de morceaux déchiquetés, ainsi que des nodules de métal ou de minerai fondu, jonchaient le fond.

On respirait.

Tout l’après-midi, des équipes se relayèrent. Le soir tombé, les torches, nœuds de cordage imbibés de résine soufrée, s’embrasèrent en faisant beaucoup de fumée. Lorin aida les jeunes à les fixer aux étais ; le radeau devint un palais de lumière flottant. On mangea sous les toits de palme du deuxième étage. Lorin prit sa part, enveloppée dans une feuille frottée à la graisse d’élardier : fromage de lentilles, boulettes de germes de soja frits au saindoux de porçon, dattes fourrées aux algues.

— Son braquemart est un volk qui peut se réveiller à tout instant ! lança une jeune femme, dans son dos, à une autre qui éclata de rire.

Lorin ne savait de quoi elle parlait. Cela n’avait pas d’importance, car à la faveur de la nuit, les visages se confondaient. Ce soir, Lorin n’était plus le porteur du labyrinthe. Il n’était qu’un jeune adulte qui devrait chercher femme. Diourk s’était éclipsé, Lorin ne s’en trouvait guère contrarié. Il goûtait les effleurements innocents des jeunes filles qui se pressaient autour des plongeurs éreintés. Comment était-ce, en bas ? Les tumulus sous-marins encerclés de récifs coralliens crachaient leur gaz non loin de là. Un homme s’était trop approché d’une cheminée, son bras était devenu tout rouge. Sa vie durant, il garderait cette coloration lie-de-vin, la marque des plongeurs.

En dessous, de nouveaux plongeurs se préparaient. La journée, on avait déblayé autour des débris. Maintenant, il fallait descendre les filins de halage. Au petit matin, on les fixerait, puis on remonterait les charges. Ballet de plongeurs.

Le temps se diluait quelque peu. Le sommeil n’existait plus, il attendait, sur la rive.

L’aube se déploya sur le couple de soleils enlacés, engendrés par le Serpent. Les filins étaient en place, tissant sous le radeau de longs filaments de méduse.

Toute la matinée, Lorin s’affaira en compagnie de mains anonymes dans l’installation des contrepoids. Son corps ruisselait de sueur, toute volonté individuelle se dissolvait dans l’effort commun, et cette renonciation même était une délivrance. À présent, les soleils cuisaient la peau, et « Ha-han ! » on hissa les filins noueux, après avoir mastiqué de la glaise avec les paumes.

D’autres clans riverains peu rigoureux dans leurs principes utilisaient des gantelets de cuivre martelé pour ne pas s’arracher la peau des mains jusqu’aux tendons. Assoudim ne le permettait pas, et cela était bon.

Grincements de cordes. Les tractions cadencées faisaient naître de lourds chapelets de bulles aplaties qui remontaient des fonds, rotant le long des plats-bords. Au bout de cinq minutes, l’eau déborda pour recouvrir le plancher d’une nappe d’un pouce d’épaisseur. Les flotteurs clapotèrent de plus belle, à mesure que le niveau montait. Jusqu’à la taille. Aux épaules, les haleurs arrêtèrent, escaladèrent les portants. Des masses sous-marines se précisaient, lents monstres surgissant des abysses.

Fracas soudain. Des femmes hurlèrent. Lorin avait reconnu le craquement caractéristique d’une rupture de corde. Il hésita à se précipiter.

— Ne bouge pas, lui ordonna un adulte à ses côtés. Continue de haler.

D’autres avaient accouru.

— Le contrepoids est retombé sur Daul, annonça un veilleur une fois l’affolement dissipé. Il a sombré à pic.

— Ce soir, nous lui rendrons honneur en partageant sa part du banquet, et en garnissant le radeau de fleurs de kamalams.

Le recueillement fut de courte durée. Les hommes terminèrent de hisser les charges, pendant que les enfants battaient les cordes humides pour en décrocher les limaces de mer qui s’y cramponnaient. Les filins furent fixés. Le premier niveau était submergé, les formes déchiquetées des morceaux de ferraille oscillaient à trois mètres sous l’embarcation.

La pêche était finie pour la journée. Assoudim donna l’ordre de repartir. Vers l’autre extrémité de la baie, la plage de Port-Vangk. C’était là que le chef, à la tête du Conseil, négocierait la récolte avec les représentants du cosmodrome.

Il leur fallut une demi-journée pour parvenir au large de la grève. Les anciens aux yeux rongés par la mer affichèrent un air solennel et prirent une pirogue attachée au radeau. Assoudim se fit aider par un plongeur pour monter à son tour.

Lorin s’assit en tailleur sur un plat-bord. Ses muscles commençaient à le tirailler. L’attente était toujours longue. Tout le monde savait qu’Assoudim aimait marchander avec les Vangkanas. Ceux-ci fournissaient des épices étrangères, des étoffes douces pour les femmes, des liqueurs pour les anciens, du chocolat en barres. Il arrivait qu’ils essayent de leur offrir des médicaments, ou des appareils comme des médikits ou des lampes laser, mais le Conseil refusait invariablement. C’était en vain que les Vangkanas s’obstinaient.

Parfois, Lorin souffrait de ne pouvoir partager sa curiosité des Vangkanas. En dehors du Conseil, personne n’avait l’autorisation de les approcher. Lorin enviait les anciens, d’avoir le droit de les voir et d’échanger leurs points de vue… Mais les anciens ne se souciaient pas le moins du monde de la façon de vivre des Vangkanas. Lui-même en avait certainement une idée plus complète.

À cette pensée, il frissonna. Cette période était terminée, depuis qu’on l’avait choisi pour être le dépositaire du labyrinthe ; il ignorait ce qui se passait depuis lors dans le cosmodrome. Une période où sans cesse il avait craint d’être découvert, à la fois par les Vangkanas et ceux de son clan – surtout Diourk, qui semblait quelquefois savoir lire dans ses rêves.

C’est en se risquant aux abords des docks, à portée de main de la barrière d’enceinte électrifiée, qu’il avait appris que la moitié au moins des Vangkanas étaient sous l’emprise constante de boissons alcooliques.

Certains clans leur vendaient de la liqueur de maïs fermenté avec de la levure de farine de riz. La plupart du temps, les Vangkanas erraient dans la base, inoccupée. De grosses lunettes fumées leur faisaient des yeux jaunes ou rouges. Ils méprisaient les tribus et avaient la consigne de ne pas s’en approcher. Lorin avait entendu que des problèmes avaient surgi, autrefois : un clan regroupant dix familles avait été décimé en quelques jours par de minuscules parasites de la peau, apportés d’un monde lointain par des techniciens du cosmodrome. Hommes et femmes étaient morts, l’épiderme affreusement gonflé. Seuls cinq ou six enfants avaient survécu on ne savait comment. Trop peu pour reconstituer un clan.

La délégation menée par Assoudim avait accosté en face d’une grande manche à air bleue et rouge. Cette manche à air avait toujours existé, elle marquait symboliquement l’endroit où s’effectuait le troc.

La délégation vangkane était déjà arrivée. Un véhicule à grosses roues stationnait sur la plage.

Lorin s’accroupit et plissa les yeux. Cette fois, c’était différent. Les hommes s’agitaient sur la rive, au lieu de s’asseoir et de discuter. Puis les anciens reprirent place dans la pirogue, et s’éloignèrent du bord. L’affaire ne se concluait jamais de façon si expéditive. S’étaient-ils disputés ? Jamais cela ne s’était produit par le passé.

Diourk vint s’asseoir à ses côtés. Son mince visage exprimait les mêmes sentiments de perplexité que son frère.

— Que se passe-t-il ?

Lorin glissa un sourire d’ironie.

— Comment se fait-il que tu ne le saches pas ?

— J’ai vu que tu te posais la même question que moi. Mais tes interrogations portaient-elles sur les Vangkanas, ou sur les nôtres ?

Lorin pinça les lèvres sans répondre. Serrement au cœur. Diourk savait toucher juste. Souvent, Lorin se sentait aussi balourd qu’une motte de terre face à ses arguments.

Le nez de la pirogue heurta le plat-bord. Les anciens prirent pied sans un mot, le visage figé et contracté. Ce fut le tour d’Assoudim.

— Écoutez tous ! lança-t-il sans ambages. L’âge du grand voyage est venu. Il va nous falloir quitter le littoral. Leurs machines qui creusent ont découvert, sous nos pieds, dans notre territoire sacré, de nouveaux filons à exploiter. Ils veulent nous déplacer pour nous reloger ailleurs. Alors, nous allons partir.

La nouvelle stupéfia tout le monde. Un présage funeste s’empara de Lorin, figeant le sang dans ses veines.

— Concernant notre récolte, je n’ai pas marchandé. Avec les haches, vous couperez les cordes. Nous revenons au village. Nous partirons demain, en n’emportant que l’indispensable. Il nous faut faire vite, les Vangkanas essaieront sans doute de nous retenir, d’une manière ou d’une autre : nous leur sommes trop utiles, depuis le temps que nous leur fournissons de la matière première, pour qu’ils nous laissent nous échapper sans réagir.

— Où irons-nous ? lança quelqu’un.

Assoudim se tourna vers Lorin, et celui-ci sentit peser sur lui le regard de cuir.

— Vous avez le droit de savoir, tous. Tous, sauf le porteur du labyrinthe.